Au festival du livre de Paris, le stand des éditions Scrineo a fait carton plein. Les exemplaires de l’autrice LK Imany, “Nous malgré tout”, se sont arrachés en quelques jours à peine. Derrière ce succès, un genre encore peu connu en France : la halal romance.
À rebours de la new romance, où les scènes sexuelles occupent souvent une place centrale, la halal romance fait un autre pari : celui de la tension sentimentale et de la construction progressive du couple. « L’intelligence émotionnelle des personnages et la question du consentement sont au cœur de tout. On suit les règles islamiques pour se courtiser », résume LK Imany.
Mais le genre ne se définit pas seulement par l’absence de scènes explicites. Pour ses autrices, la halal romance permet aussi d’aborder l’islamophobie, le racisme et les difficultés auxquelles sont confronté·es les musulman·es au quotidien.
LK Imany souligne le fait que ces livres permettent aux plus jeunes d’avoir des histoires auxquelles s’identifier. « Ils vont traverser beaucoup de choses que nous avons traversées. La situation ne s’est pas tant améliorée que ça, elle a peut-être même empiré sur certains points. Je veux qu’on puisse se battre collectivement », affirme-t-elle.
Publier sans s’effacer
Pour certaines autrices musulmanes, se frayer un chemin dans l’édition française relève du parcours du combattant. LK Imany a connu une trajectoire plus singulière. Delphine, éditrice chez Scrineo, est venue à elle pour lui proposer d’écrire dans la collection Romance, en lui laissant carte blanche. Le choix de l’autrice a été immédiat : raconter l’histoire d’un couple musulman.
Il faut ouvrir la porte à d’autres discours, d’autres textes, d’autres personnes marginalisées
Malgré son succès, Nous malgré tout a aussi suscité des interrogations. Certaines personnes lui ont demandé si elle ne craignait pas de « cliver » ou de tenir à distance des lecteurs moins directement concernés par son histoire. LK Imany, elle, choisit d’y voir une opportunité. « Il faut ouvrir la porte à d’autres discours, d’autres textes, d’autres personnes marginalisées », assume-t-elle.
« C’est une fiction dans laquelle je peux davantage me reconnaître »
Longtemps, les lectrices musulmanes ont dû se contenter d’histoires dont elles étaient absentes. Aujourd’hui, la « halal romance » change la donne. Assma, créatrice de contenu littéraire, décrit la découverte de ces romans comme un choc émotionnel. « Je me souviens avoir lu un « Al Hamdoulillah » dans un livre et avoir fondu en larmes », confie la jeune femme de 29 ans.
Lectrice depuis l’enfance, elle avait fini par accepter l’idée qu’elle ne serait jamais représentée, ni dans les livres qu’elle lisait, ni dans ceux qu’elle rêvait d’écrire. « Certains profs me disaient que je ne pourrais jamais publier avec un nom pareil », raconte la jeune femme. La découverte d’héroïnes musulmanes lui a donné le sentiment de renouer avec une partie de sa propre identité.
Ce besoin de se voir enfin « en vrai » est le moteur principal de cet engouement. Imàne, 29 ans, chargée de stratégie marketing, possède déjà toute une étagère dédiée aux autrices musulmanes. La halal romance ne relève pas d’une littérature de niche pour cette lectrice, mais d’une représentation plus fidèle de la réalité. « C’est une fiction dans laquelle je peux davantage me reconnaître. On y suit par exemple une musulmane imparfaite, qui peut avoir un crush… Les musulmans sont des êtres humains comme les autres. »
Un engouement qui dépasse les communautés
Pour Ines, 20 ans, étudiante musulmane et créatrice de contenu littéraire, la halal romance n’a rien d’un phénomène passager. « Ce sont des personnes comme nous qui se réveillent et réalisent qu’il existe des livres qui peuvent davantage nous concerner et nous parler. Même ceux qui ne sont pas musulmans finissent par en lire », se réjouit-elle. Au-delà de la représentation, c’est aussi l’atmosphère de ces livres qui la séduit. « Ce que j’aime bien dedans, c’est la douceur des relations. C’est très poétique. »
La halal romance ne parle pas qu’aux lectrices musulmanes. Clémence, 26 ans, réunionnaise et créatrice de contenu, l’a découvert par hasard en lisant « Tant que fleuriront les citronniers ». Elle ignorait encore que le genre avait un nom. Ce qu’elle sait, en revanche, c’est pourquoi elle continue.
« La question c’est plutôt : pourquoi je n’en lirais pas d’autres ? » Clémence considère que la halal romance est avant tout un outil d’ouverture, une façon de s’éloigner des clichés et de lire le monde à travers d’autres regards. Un intérêt auquel les maisons d’édition commencent à répondre, non sans retard.
Quand les éditeurs bousculent leurs catalogues
Dounia, 26 ans, en sait quelque chose. Diplômée d’un master en édition, elle s’est heurtée à la fermeture du milieu professionnel. Alors qu’elle cherchait un emploi salarié, une éditrice lui a explicitement signifié que son foulard posait problème.
Elle a alors créé sa propre structure : Mawadab Éditions, spécialisée en halal romance, née en 2025. Ce qui devait être une alternative faute de mieux est devenu un projet à part entière.
Un constat que partagent Élodie et Laurie, chargées de communication chez Scrineo : des équipes majoritairement blanches, peu de diversité et des postes de décision qui restent souvent occupés par les mêmes profils, « et forcément, ça guide les choix », résume Élodie.
Dounia, elle, est plus directe. « L’édition en France, c’est de l’entre-soi blanc, bourgeois, parisien. » Elle décrit une logique de quota insidieuse : quand une éditrice racisée propose un nouveau projet, avec une autrice noire par exemple, on lui répond que la maison « en a déjà publié une » dans l’année. « Au final, on se retrouve avec un titre par an d’une autrice racisée. »
Entre hostilité et scepticisme
Le lancement de Mawadab n’a pas échappé aux critiques. « Sur les premiers posts, j’ai eu une horde de racistes », raconte Dounia. Une avalanche de commentaires islamophobes, certains lui intimant de « rentrer chez [elle] ». Les critiques sont aussi venues de certains hommes musulmans, peu convaincus par le principe même de la halal romance.
C’est pourtant dans ce contexte qu’elle a choisi d’emprunter sa propre voie. Seule, avec ses économies, hors des circuits traditionnels. Avec une ambition bien précise : sortir des clichés habituels pour mettre en avant la pluralité des visages de l’islam. « En France, quand on pense à la communauté musulmane, on pense souvent uniquement aux communautés nord-africaines, alors qu’il y a énormément de communautés musulmanes dans le monde », rappelle-t-elle.
Scrineo, maison indépendante créée il y a vingt ans, a fait le pari inverse : intégrer ces voix dans un catalogue existant. Sa collection Romance défend une ligne claire, fondée sur la diversité des personnages, des sujets de société forts et l’absence de scènes sexuelles explicites. « C’est clairement un choix politique », assume Laurie.
Une ouverture encore timide
Un choix qui paye. “Nous malgré tout” s’est retrouvé en rupture de stock une semaine après sa sortie. Chez Scrineo, on retient notamment le retour d’une bibliothécaire qui avouait avoir commencé sa lecture avec des a priori négatifs, heurtée, entre autres, par le passage où la protagoniste décrit comme une violence le fait de devoir retirer son voile à l’école. Elle a fini par rédiger un avis enthousiaste, disant avoir changé de regard. « Ça donne un sens à notre travail », souligne Élodie.
Ce succès ne se résume pas à des chiffres de vente. Dounia observe que depuis le lancement de Mawadab, des maisons qu’elle pensait hermétiques commencent à s’ouvrir au genre. Une évolution parfois frustrante pour elle — ce sont souvent des projets qu’elle avait en tête — mais encourageante pour la suite.
« On aura vraiment réussi quand ce ne sera pas seulement présent dans des maisons d’édition indépendantes, mais vraiment partout, à une échelle plus nationale. Parce que tout le monde mérite d’avoir sa place dans l’édition. »
Coralie Chovino et Salma Moutaouakil